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lundi 7 octobre 2013

Pierre, curé aux Baumettes - « En prison, tellement de choses sordides »

Pierre Richaud, 71 ans, est prêtre à Marseille depuis 1968. D’emblée, il met à l’aise et parle franchement. Rencontré à une réunion d’une association locale, il disait : « La prison, ça rend con ! »
 
Pierre Richaud à Marseille


Petit homme à la barbe et aux cheveux blancs, son corps est mu par une spontanéité communicative.
Avant de devenir aumônier des Baumettes, il officiait dans les églises des quartiers Nord de Marseille :
« Ça a été des très belles années. Prêtre, c’est un état, pas un métier. J’ai toujours vécu ma vie de prêtre en remplissant plusieurs fonctions. Depuis 68, j’ai été curé, chauffeur-livreur et surtout ouvrier dans des boîtes d’espace vert. Je cherchais à travailler dans un milieu d’immigrés, et là, c’était intéressant pour ça. »
En prison presque tous les jours, il rencontre des détenus au hasard d’un couloir ou dans leur cellule :
« Les aumôniers des différentes confessions ont quartier libre dans la prison. Nous sommes les seuls à avoir accès aux cellules librement. On a même un passe-partout ! C’est une possibilité qu’il faut cultiver. Même les médecins et les infirmiers n’ont pas accès seuls aux cellules. »

« Une volonté de vengeance ou de récidive »

Pour lui qui est « en prison » depuis deux décennies, l’enfermement crée de nouvelles victimes :
« Souvent, la personne qui arrive aux Baumettes est massacrée, enfoncée. Elle découvre un monde qu’elle ne connaît pas, est dépossédée de tout. Certains ont un délit sur le dos à porter. Souvent, au début, les conditions pénitentiaires sont telles que le délit s’éloigne du détenu et sa situation personnelle devient trop lourde pour lui.
Il y a beaucoup de jeunes hommes et femmes d’Afrique et qui sont là pour avoir transporté de la cocaïne. Ce sont eux les vraies victimes de la société. »
Il est exaspéré par la « bêtise » qu’il voit en prison, par les aberrations d’un système pénal qui ne permet ni la réparation des victimes, ni la réinsertion des détenus :
« Je vois que la prison est pernicieuse car elle ne permet pas un chemin de réparation mais engendre une volonté de vengeance ou de récidive pure et simple.
Prenez un petit dealer. Aller en prison ne va rien lui apprendre car il continuera à dealer en prison. En sortant, il aura un carnet d’adresses bien plus fourni et on lui aura appris comment ne pas se faire avoir la prochaine fois. On dit qu’il y a plus de drogue en prison qu’à l’extérieur. S’il sort, il devient un champion dans sa cité, au lieu d’être quelqu’un qui doit réparer, reconstruire quelque chose. »

« Les peines plancher ont rempli les prisons »

A la prison des Baumettes, quand Pierre fait la messe (deux fois le dimanche), le local est rempli d’une centaine de détenus. Une surpopulation à la messe comme dans les cellules (1 800 détenus pour 1 200 places)…
« Les peines plancher instaurées par Rachida Dati sous le gouvernement Sarkozy, que le juge doit appliquer en cas de récidive, ont rempli les prisons.
En plus, au lieu d’améliorer la situation par rapport à la récidive, cela l’a empirée. Toutes les statistiques le prouvent : un détenu qui sort en liberté conditionnelle ou qui est condamné à des travaux d’intérêt général récidive moins que celui qui fait une sortie sèche [il sort le dernier jour de sa peine, ndlr]. Celui-là se dit qu’il n’est plus redevable de rien à personne en sortant. »
Il y a quelques années, il a écrit à l’ancienne garde des Sceaux pour lui proposer des solutions et mettre davantage de détenus au travail d’intérêt général à Marseille.
« J’ai obtenu comme réponse : “On le fait déjà.” Les Eaux et forêts engageaient quinze personnes… Avouez que c’est très peu. Je sais que ça coûterait plus cher à la société dans un premier temps, mais à grande échelle, ce serait plus économique et viderait les prisons… »

Questions/réponses

  • Quel est votre contrat de travail ?
Je n’ai pas de contrat, ni de fiche de paie mais des fiches de traitements. Les aumôniers de prison ne sont pas salariés mais le ministère de la Justice distribue une enveloppe financière à chaque confession (catholique, musulmane,…) qui est répartie entre les aumôniers.
  • Quel est votre salaire ?
Moi, je touche 550 euros, je crois… Ça ne me rapporte pas un centime personnellement parce que je reverse ma part à l’aumônerie pour payer les frais de fonctionnement. Ce n’est pas un métier que l’on fait pour gagner sa vie. Le maximum que l’on pourrait gagner, c’est 1 000 euros par mois. Mais j’ai mon salaire de prêtre en plus.
  • Quels sont vos horaires de travail ?
On ne me contrôle pas à l’entrée et à la sortie comme le personnel. Je n’ai pas d’horaire. Je n’ai jamais calculé en volumes d’heures de travail… Je fais grosso modo trois heures le matin et quelques heures l’après-midi, plusieurs fois par semaine. Puis, les messes un dimanche sur deux.
Le travail de l’aumônier comporte aussi un temps de préparation hors de la prison. On n’improvise pas nos visites. Puis il y a des réunions d’équipe, des préparations de projets,…
  • Quand vous débarrassez-vous de votre tenue de travail ?
Ça, c’est très compliqué. Quand on est prêtre, nos vie de travail et personnelle sont très mélangées et ce n’est pas valable qu’en tant qu’aumônier. Pour trouver des moments pour moi, je dois quitter le lieu où je vis. Aller ailleurs.
J’ai longtemps habité sur mon lieu de travail, à côté de mon église. Maintenant je n’habite plus près de l’endroit où je travaille, la prison, et ça aide. D’ailleurs, je ne dis pas où j’habite aux détenus. C’est assez compliqué.
A la prison, j’ai vu une affiche dans les bureaux du personnel qui indiquait : « Ici, c’est le travail. Dehors, ce n’est plus le travail. » C’est le lot de beaucoup de personnes qui travaillent en prison.
  • Quel rôle estimez-vous jouer ?
On me dit souvent que je ferais mieux d’utiliser mon temps pour aller visiter des malades plutôt que des gens qui ont fait des saloperies. Ces réflexions pèsent un peu. En même temps, j’estime que ce n’est pas du temps perdu. Si on arrive à rendre ce monde un peu plus humain et aider à reconstruire ces gens, ce n’est pas inutile pour la société et cela va influencer sur la récidive. Ça me construit de faire cela.
  • Votre travail vous demande-t-il un effort physique ?
Non, aucun… On marche beaucoup dans la prison étant donné que l’on a accès à toutes les cellules librement. Certains ont peur et portent des alarmes pour prévenir les gardiens en cas de problèmes mais je n’en ai jamais eu. Je n’en ai jamais vu l’intérêt.
  • Votre travail vous demande-t-il un effort mental ?

Les douleurs de Pierre
Je ne dirais pas mental mais psychologique. Parfois, ça me pèse d’aller à la prison. Mais une fois qu’on y est rentré, ça se passe bien.
Ça m’arrive de ne pas dormir en pensant à certains cas. Mais ce n’est pas les gars qui ont fait les choses les plus horribles (viols, meurtres…) qui m’atteignent le plus mais plutôt les schizophrènes ou ceux qui ont des réactions imprévues. On fait des réunions d’équipe pour cela.
Tout un temps, on voyait un psychologue. Ce qui comptait, c’était de pouvoir parler, de « dégorger ». Mais aujourd’hui, il existe peu de lieu d’écoute. Nous tenons un peu ce rôle envers certains membres du personnel mais ce n’est pas réciproque.
Dans les cellules, on entend des choses que l’on ne peut pas dire. Les gardiens arrivent à mieux garder leur distance face aux détenus en raison de leur fonction. On n’est pas doués pour cela.
  • Estimez-vous bien faire votre travail ?
Je pense que oui. Tout en acceptant qu’il faut garder une certaine liberté. La demande est énorme en prison et j’accepte de parfois ne pas faire tout ce qui m’a été demandé. Je n’ai pas mauvaise conscience.
  • Où votre travail laisse-t-il des traces sur vous ?
Quelques détenus font la bise « abondamment ». Certains aumôniers attrapent vite des microbes ou des maladies en prison. On m’a un jour demandé si j’étais vacciné contre la tuberculose parce qu’il y avait des cas à l’intérieur. En dix-neuf ans, je n’ai jamais rien attrapé. Et pourtant, je ne me suis pas mis dans une bulle.
Par contre, dans la tête oui. Un des très gros risques de la prison est de banaliser le mal. On entend tellement de choses sordides que ça en devient banal. C’est la vie à l’extérieur qui remet les choses à leur place. On essaye toujours de distinguer la personne de son délit.
Depuis tout ce temps, ma perception des choses a changé. Par rapport au pardon. A l’extérieur, où chacun cache des choses, on manipule le pardon avec beaucoup de légèreté sans se rendre compte du poids que cela peut être. La rencontre des personnes ayant commis des délits graves m’a fait réaliser le poids du pardon et l’enfermement du non-pardon.
  • Si vous deviez mettre une note à votre bien-être au travail dans votre travail, sur 20, quelle serait-elle ?
J’en suis incapable. Je pense que je ne suis fait que pour ça. Je me suis souvent posé la question. Je n’aurai pas pu être longtemps aumônier d’hôpitaux, car j’aurais eu pitié, au mauvais sens du terme. En prison, la rencontre avec les gens ne m’inspire pas la pitié. Je ne peux pas mettre de note. Et puis, maintenant dans les écoles, on note encore ?

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