jeudi 14 mai 2015

Des réactions contradictoires mettent en cause la gestion de la prison de Strasbourg

Les « recommandations en urgence » du contrôleur des prisons relatives à la maison d’arrêt de Strasbourg, révélées mercredi 13 mai, ont déclenché la polémique à l’échelle ministérielle. La Garde des Sceaux Christiane Taubira et le ministre de la Santé Marisol Touraine se sont contredites sur la question des caméras de surveillance dans les locaux des soins psychiatriques. Nous avons interrogé Philippe Steiner, délégué syndical UFAP et Nathalie Dufour, l’une des infirmières concernées.

Les toilettes. (Photo CGLPL)

La surpopulation carcérale à la maison d’arrêt de Strasbourg doit bien avoir des conséquences sur les conditions de détention. Elle contient 758 détenus pour une capacité théorique de 444. Le rapport du contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL), Adeline Hazan, publié mercredi 13 mai va dans ce sens. Une agression sexuelle d’un détenu répétée malgré son signalement par un médecin, des cellules insalubres, des douches froides, des courriers anormalement ouverts… 
 
Philippe Steiner, membre du personnel et délégué syndical UFAP-UNSA (le syndicat majoritaire) de la prison située dans le quartier de l’Elsau affirme qu’il n’y a rien d’anormal ou d’illégal dans la majorité des points soulevés par le contrôleur :
« Concernant l’agression sexuelle supposée, nous ne préférons pas nous exprimer car une enquête est en cours. Les douches dont parle le contrôleur sont défectueuses, mais ce sont les seules. Des travaux, qui se sont éternisés sur trois ans à cause de changements d’entreprises, ont été réalisés dans chaque coursives. Il n’y en a qu’une où ce n’est pas encore le cas. Ensuite, toutes les cellules ont été refaites à l’exception du dernier étage où il y a des moisissures. Les cellules y sont condamnées. Nous avions quatre chaudières, et trois d’entre elles sont tombées en panne, ce qui explique que nous avions du mal à chauffer les cellules. La maison d’arrêt a effectué les travaux pour être relié au réseau de chauffage de la Ville. Beaucoup de détenus laissent leurs plaques chauffantes allumées mais ils le font aussi pour la TV, les douches… Par fainéantise. Certains jettent leurs déchets par la fenêtre, alors la direction de l’établissement a installé des grillages. Ils les ont coupés, d’où les détritus dans la cour intérieure. Tous les courriers sont ouverts et contrôlés. La seule exception concerne les courriers envoyés par ou pour les avocats et les institutions comme le contrôleur général.  »

Les cellules pour deux personnes accueillent quatre détenus

Pour le délégué syndical, ce rapport du contrôleur général participe d’un mouvement de critiques contre les surveillants de prisons, démunis face à la surpopulation carcérale :
« Avec certains membres de l’équipe du contrôleur, on a pu discuter sans parti pris. Mais une ou deux personnes étaient clairement anti-prison et anti-personnel. Nous, on a le sentiment que ce rapport est fait à charge contre les surveillants de prison, une fois de plus… Nous n’avons plus le droit de fouiller dans les cellules, sans l’autorisation du directeur, alors qu’on sait très bien que des téléphones portables y sont introduits. Certains détenus menacent leurs victimes depuis l’intérieur. Actuellement, il y a 700 détenus. Pour mon syndicat, il devrait y en avoir 405. L’administration pénitentiaire donne le chiffre de 445 car des cellules pour deux personnes accueillent quatre détenus. »

Les sièges en position sieste ? « Peut-être une provocation d’un surveillant ! »

Le contrôleur des prisons avait remarqué des sièges en « position sieste » dans les miradors de la cour de promenades, ainsi que des cartes à jouer dans les cellules vides destinées aux personnes à mobilité réduite. Philippe Steiner y voit des sur-interprétations du contrôleur :
« Ce n’est pas impossible, je ne sais pas. On est 250 surveillants, alors si un dossier de chaise a lâché…  Peut-être que c’est une provocation d’un surveillant ! Je peux vous dire que beaucoup n’apprécient pas ce contrôleur. Mais les surveillants ne dorment pas, sinon ils ne pourraient donner l’alerte. Entre les projections d’objets depuis l’extérieur et les bagarres, l’alerte est sonnée une fois par jour en moyenne. Concernant les cellules des personnes à mobilité réduite, elles ont pu jouer aux cartes et en laisser tomber… Le contrôleur en déduit que ce sont les surveillants qui jouent aux cartes dans cette cellule ! Mais ils n’ont pas les clefs de celle-ci la nuit et peuvent tout à fait le faire dans leur bureau. Pourquoi ils joueraient dans une cellule s’ils peuvent le faire dans leur bureau ? »

Seul le directeur doit pouvoir regarder les caméras de surveillance

Les caméras de vidéo-surveillance installées dans les locaux  où se déroulent les activités médicales du service de psychiatrie (SMPR), ont également été pointées du doigt par le contrôleur des prisons. Philippe Steiner assure que ces caméras ne sont pas utilisées pour surveiller les séances :
« Les caméras de surveillance ne sont consultables que par le directeur en cas d’incidents dans les ateliers thérapeutiques. Le contrôleur dit qu’elles peuvent bafouer le secret médical, mais ces caméras ne prennent pas le son et ne sont pas consultables en temps réel. Comment peuvent-elles bafouer le secret médical ? Ces caméras ont été installées il y a moins d’un an en raison de nombreuses bagarres, car dans ce cas, c’est la parole du détenu contre celle du surveillant. Lors de son premier contrôle en 2009, le contrôleur nous avait reproché ces bagarres. Maintenant il nous reproche les caméras ! »

Mais il y aurait un kiosque où les surveillants peuvent regarder les écrans…

Trois infirmières, inquiets quant au secret médical, ont obstrué ces caméras avec du carton portant l’inscription « Secret médical ». Elles ont été mises à pied en janvier 2015 par l’administration pénitentiaire pour « grave manquement aux règles de sécurité ». Nathalie Dufour, l’une des trois infirmières, assure que ces caméras sont accessibles aux surveillants pendant les ateliers :
« Ces caméras ont été installées sans aucune information en ce qui concerne les infirmières. Elles n’existent pas dans les autres salles de soin et dans l’espace de l’éducation nationale. D’après nous, elles ont probablement été demandées par le médecin chef sans consulter son équipe. Ces caméras étaient connectées à des écrans dans le kiosque du SMPR, donc à la vue des surveillants… Un petit groupe, dont moi-même, avons été immédiatement inquiets quant au secret médical. J’ai écrit au directeur pour faire débrancher les caméras de l’atelier thérapeutique. Elles l’ont toutes été sauf une, et celles des couloirs sont restées branchées. »
Une version des faits que nous a aussi relayée une ancienne infirmière du service de psychiatrie, qui a préféré rester anonyme. Les trois infirmières mises à pied préparent une procédure devant le tribunal administratif pour contester la sanction. Par ailleurs, Nathalie Dufour soutient les autres observations faites par le contrôleur et dénonce une loi du silence dans la prison :
« À l’intérieur de la prison, à la Direction interrégionale des services pénitentiaires (Disp), tout le monde était d’accord avec ce qu’on dénonçait. Mais ils nous répondaient qu’on ne pouvait rien faire à cause de la hiérarchie dans l’administration pénitentiaire. Tout est vrai dans ce rapport, c’est même en deçà de la réalité. Je suis étonnée qu’il ait pu sortir ! Un détenu venait nous voir car il se faisait violer par un codétenu sans que les surveillants n’interviennent. Il y a une pratique que des surveillants nomment “se payer des vacances” : elle consiste à provoquer une bagarre avec un détenu pour partir en congé maladie et toucher une prime. »
L’EPSAN (établissement de santé nord alsace), duquel ces infirmières dépendent, a confirmé à Rue89 Strasbourg que la décision d’installer des caméras avait été prise par l’administration pénitentiaire seule, contrairement la version de la ministre de la Justice, Christiane Taubira, mais conformément à celle de Marsiol Touraine, en charge de la Santé et des Affaires sociales. Celle-ci a seulement informé l’établissement de santé de sa décision ensuite. Les caméras devaient être utilisées uniquement pour les activités thérapeutiques et non pour les entretiens individuels entre le personnel médical et les détenus. Contacté par notre rédaction, le porte-parole adjoint de la ministre de la Justice, n’a pas pu nous répondre. 

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